VOICI LE PREMIER PHARE AUTOMATIQUE AU MILIEU DES FLOTS


Par Y. LEIMARCH

Article paru dans la LA SCIENCE ET LA VIE Numéro 210 - Décembre 1934

Les difficultés d'accès de certains phares - où l'on ne peut accoster que quelques jours par an - rendent souvent très pénible la tâche des gardiens qu'il est impossible de relever à date fixe. Aussi a-t-on songé à rendre, désormais, automatique le fonctionnement de ces phares. Nous présentons ici la première réalisation de ce genre dans le monde : le phare de Nividic, situé au large d'Ouessant, et dont les appareils de signalisation - lumineux et sonores - sont commandés de terre, tandis qu'un téléférique, analogue à ceux utilisés en montagne, permet d'aller le visiter par tous les temps. C'est là une très belle réalisation - aussi neuve qu'originale - qui fait honneur à la technique française.
LE phare de Nividic (île d'Ouessant, Finistère), qui va être mis en service très prochainement, constituera, en son genre, une réalisation unique au monde. Ce sera, en effet, le premier phare situé en pleine mer qui fonctionnera sans gardien, d'une manière entièrement automatique.
Comme, néanmoins, il a fallu prévoir la  possibilité de le visiter en tous temps, pour l'entretien ou en vue de remédier à des pannes subites, il a été établi entre la côte et lui un transporteur aérien sur câble, analogue aux téléfériques utilisés couramment en montagne.
On a été amené à envisager cette solution, qui a posé des problèmes techniques très délicats, -- d'ailleurs brillamment résolus, comme nous allons le voir, -- à cause des difficultés d'accès par mer du rocher qui supporte la tour de Nividic, et dont le choix était, cependant, imposé par des raisons géographiques.

FIG. 1. - CARTE DE LA PARTIE OUEST DE L'ILE D'OUESSANT MONTRANT LA POSITION EN MER DU PHARE DE NIVIDIC ET DES PYLONES DE KER ZU ET DE CONCU

Pourquoi l'on a établi un phare à Nividic

L'île d'Ouessant, qui se trouve, comme on le sait, au large de la côte du Finistère, constitue, en quelque sorte, la borne de virage des navires venant soit du golfe de Gascogne, soit de la Manche, et se dirigeant vers l'Amérique du Nord. La navigation maritime y est donc particulièrement intense, et comme, par ailleurs, la mer est parsemée de récifs, il est nécessaire d'avoir une signalisation très complète. Par temps clair, les feux situés dans l'île d'Ouessant elle-même suffisent à assurer cette tâche. Mais, par temps de brume, les signaux optiques sont insuffisants. Aussi a-t-on cherché à les compléter par des signaux acoustiques : sirènes, canon, etc. Mais ceux-ci n'ont qu'une portée relativement faible. On est donc obligé de les disposer non pas sur l'île elle-même, mais sur des rochers avancés en pleine mer. C'est ainsi que l'on a été amené à en prévoir un sur le rocher de Men Garo, à près de 1.000 mètres de la côte ouest d'Ouessant, et c'est dans ce but que l'on a bâti sur ce rocher la tour de Nividic ; celle-ci doit contenir une trompe de brume, sorte de sirène à air comprimé, et, accessoirement, un feu.
Or, comme nous l'avons signalé, l'état de la mer, dans ces parages, fait que le récif de Men Garo n'est que très rarement accessible par voie d'eau -- quelques jours par an seulement. En outre, comme il n'est situé qu'à quelques mètres au-dessus du zéro des cartes marines, il est recouvert complètement par plusieurs mètres d'eau lors des hautes mers.

On conçoit, par suite, les difficultés qu'il a fallu surmonter pour pouvoir bâtir -- ou plutôt, en quelques sorte - ancrer la tour de Nividic sur la partie supérieure du rocher. En fait, il a fallu plus de vingt ans pour mener à bien cette tâche commencée dès la guerre (1911).
Une fois cette tour construite, il s'est agi d'installer le trasporteur aérien desitiné à assurer la liaison avec la terre ferme, liaison qu'il était impossible de prévoir autrement.

Les pylônes intermédiaires

Les 900 mètres qui séparent Nividic de la station à terre de  Pern ne permettaient pas d'envisager l'emploi d'un câble d'une seule portée, qui aurait exigé des efforts de tension beaucoup trop grands. Il a donc été nécessaire de prévoir l'installation de pylônes intermédiaires formant relais. On a alors cherché, entre le rivage et la tour, au moins deux pointes de rocher émergeant de la mer, capables de supporter ces pylônes. Les seuls points trouvés ont été les rochers de Ker Zu et de Concu, situés respectivement, le premier à 250 mètres de la tour, le second à 410 mètres du premier et à 275 mètres de la pointe de Pern. Malheureusement, les surfaces d'ancrage des pylônes sur les rochers sont très réduites et, d'autre part, - inconvénient bien plus grand et qui devait singulièrement augmenter les difficultés de réalisation du transporteur, - les emplacements des pylônes ne sont pas en alignement avec la tour. Le tracé, comme on peut le voir sur la carte (fig. 1), est formé de deux lignes droites, Nividic-Ker Zu, Ker Zu-Pern, formant actuellement un angle de 133 degrés.
Les trois tours de Nividic, Ker Zu, Concu, ayant été édifiées en béton armé, aussi solidement que possible, étant donné leurs assises, il s'agissait de les relier entre elles par des câbles de transport, en même temps que d'assurer la liaison électrique entre la tour de Nividic et la côte, car les appareils de signalisation, tant lumineux que sonores, contenus dans le phare, doivent, comme nous l'avons dit précédemment, être commandés automatiquement de terre.

FIG. 2. - SCHÉMA DU SOMMET DE LA TOUR DE NIVIDIC, MONTRANT LE DISPOSITIF DE MONTAGE DE L'EXTRÉMITÉ DU CABLE PORTEUR
Le câble porteur étant en même temps conducteur de courant monophasé à 1.500 volts doit être isolé à son extrémité. A cet effet, il est raccordé, par l'intermédiaire d'un manchon isolant, au câble qui, après passage sur une poulie, supporte le
contrepoids servant à équilibrer sa tension.

On se trouvait là devant un problème technique très délicat la hauteur des pylônes est d'environ 30 mètres. Par ailleurs, la hauteur des vives eaux est de 8 m 20. Or, il faut évidemment que les câbles ne risquent pas de plonger dans la mer. En prévoyant par ailleurs une certaine marge de sécurité, pour tenir compte de la houle, et en retranchant 4 mètres correspondant à la hauteur de la nacelle du transporteur, il ne peut, par conséquent, y avoir qu'une quinzaine de mètres de différence de niveau entre le point le plus bas du câble et ses points d'attache sur les pylônes, c'est-à-dire une quinzaine de mètres de « flèche ».
On sait que l'effort de traction exercé par un câble suspendu sur ses supports est d'autant plus élevé que la flèche est plus faible. Comme, par ailleurs, les efforts de traction que pouvaient supporter les pylônes, - celui de Ker Zu, en particulier - étaient assez limités (20.000 kilogrammes seulement), on a été obligé de choisir des câbles relativement légers, tout en étant suffisamment résistants, et de limiter à deux le nombre de ces câbles. Impossible, par conséquent, de prévoir des câbles spéciaux pour amener à Nividic l'énergie électrique (15 kilowatts environ) nécessaire au fonctionnement des installations du phare. Ce sont donc les câbles porteurs eux-mêmes qui doivent remplir ce rôle, et, bien entendu, il a été nécessaire de prévoir des dispositifs d'isolement spéciaux à leurs points d'ancrage sur les pylônes.
Ces câbles sont en acier inoxydable pouvant résister aux embruns. L'action corrosive de l'air salin est, d'autre part, si puissante qu'il n'a pas été possible de prévoir un système de traction de la nacelle par câble tracteur, - comme cela se fait dans les téléfériques de montagne, par exemple, - car les poulies de renvoi auraient été rapidement mises hors d'usage. Aussi a-t-on conçu des nacelles automotrices, mues par des hélices aériennes, elles-mêmes actionnées par de petits moteurs à essence de 40 ch. Ce moteur entraîne l'une ou l'autre hélice, suivant que l'on veut aller dans un sens ou dans l'autre. Les dispositifs de freinage à mâchoire serrant directement le câble, permettent d'arrêter rapidement le véhicule. 

Au passage du pylône intermédiaire, la nacelle passe directement du câble sur un rail, qu'elle quitte ensuite pour prendre place sur le câble suivant (voir fig. 4). L'expérience a montré que, contrairement à ce que d'aucuns supposaient, le balancement du câble, même par gros temps, était relativement faible et ne gênait nullement la circulation des nacelles. Ainsi la liaison peut-elle, dès maintenant, être assurée, même par gros temps. Ce n'est pas, bien entendu, sans difficultés de toutes sortes qu'on est arrivé à réaliser toute cette installation, qui a exigé une longue mise au point.
L'opération la plus complexea été très certainement la mise en place des câbles.

FIG. 3. - L'UN DES SYSTÈMES A GALETS
UTILISÉS SUR LE PYLONE DE KER ZU POUR
LE MONTAGE DU CABLE

Pour pouvoir faire passer le câble sur le pylône
de Ker Zu (fig. 5), lors du montage, on avait
disposé cet appareil qui assurait un glissement
sans frottement sur des galets.

La mise en place des câbles

Pour réussir cette opération, il était absolument indispensable de faire en sorte que, pendant le montage, les câbles ne touchent pas la mer, ou, en tout cas, ne fassent qu'effleurer la surface, pour ne pas risquer d'être entrainés par les violents courants marins et accrochés aux roches sousmarines. 

FIG. 4. - VUE LATÉRALE ET VUE PAR DESSUS DE L'INS­
TALLATION D'ARRIMAGE DES CABLES AU SOMMET DU
PYLONE INTERMÉDIAIRE DE KER ZU

Le câble, après passage sur un support isolant, est accroché à un isolateur fixé à la maçonnerie. Par ailleurs, des rails, disposés sur le pylône en prolongement du câble, assurent le guidage de la nacelle sur le sommet du pylône (voir la figure suivante).

On concevra facilement la difficulté pratique de cette réalisation, en songeant qu'il s'agissait de tendre tout près de la mer, mais sans la toucher, près de 2000 mètres de câble, pesant environ 6 tonnes.

Voici le mode opératoire auquel on se rallia : on commença par installer sur des pylônes intermédiaires de Concu et de Ker Zu des systèmes de poulies et de galets de renvoi  (voir fig. 3). A Nividic, terminus du passé, on disposa sur la tour une grande poulie de renvoi librement suspendu sur la côte d'Ouessant, fut établi le matériel de montage, comprenant en particulier le treuil de déroulement du câble et un treuil d'enroulement. Profitant d'une journée particulièrement calme, on commença alors par passer sur les poulies et galets de renvoi un filin, qu'un navire étendit sur la mer. A l'aide de ce filin, on hala alors un petit câble "pilote" de 9 millimètres de diamètre seulement. L'opération, relativement aisée, se fit en une journée seulement. A l'aide de la boucle formée par ce câble-pilote, on procéda ensuite un tirage d'un câble plus gros de 18 millimètres de diamètre, dénommé ca^ble de manoeuvre, jusqu-à ce que l'extrémité de celui-ci, après avoir bouclé complètement Concu, Ker Zu et Nividic, eut rejoint le treuil d'enroulement à Pern. On recommença les mêmes opérations en accrochant, cette fois, le câble de 22 millimètres qui devait former l'installation définitive à l'extrémité de déroulement du câble de manoeuvre et en roulant ce dernier sur le treuil. Ce fut, bien entendu, la partie la plus délicate de l'opération, treuil d'enroulement et treuil de déroulement devant, en effet, fonctionner en absolue concordance.  A supposer que le déroulement se produisit  trop vite, le câble risquait, devenant trop lâche entre les différents pylônes, de toucher la mer, ce que l'on voulait éviter à tout prix. Si, par contre, il se produisait trop lentement, les différentes portions du câble se tendraient exagérément, ce qui risquait de produire des efforts exagérés pour les pylônes.
Pour obtenir un enroulement et un déroulement très réguliers, il avait fallu, bien entendu, prévoir des treuils spéciaux ; mais, néanmoins, il convenait de surveiller l'opération. C'est pourquoi, à terre, on avait installé une lunette d'artillerie, qui permettait de viser à chaque instant les différentes portions de câble entre les pylônes et de mesurer la hauteur de leur « flèche », qui devait être comprise entre des limites assez étroites. L'opération se déroula . d'ailleurs sans incident. 
Le câble ayant été installé sur ses différents supports et sur la tour de Nividic, la fixation et l'an crage furent ensuite exécutés sans grande difficulté, et une nacelle provisoire permit d'assurer le vaet - vient entre la tour et le phare, et de procéder, par la suite, aux installations intérieures de celui-ci.

FIG. 5. - LE PYLONE INTERMÉDIAIRE DE KER ZU OU SE PRODUIT LE CHANGEMENT DE DIRECTION DES CABLES

Nous n'insisterons pas sur ces installations qui, en elles-mêmes, n'ont rien de caractéristique. Elles comprennent, d'une part, un feu électrique avec lampe de 1.500 watts, et un feu de secours à acétylène mis en marche automatiquement en cas de défaillance du feu électrique d'autre part, une sirène à air comprimé à deux pavillons, alimentée par des électrocompresseurs, et, enfin, un canon de bronze, à acétylène, comme secours de la sirène.
L'énergie électrique envoyée au phare par les câbles du transporteur est produite à la station centrale du Creach, à côté du puissant phare du Creach, édifié sur l'île d'Ouessant, à près de 2 kilomètres de la pointe de Pern. Une ligne de transport de force aérienne à 1.500 volts, sur pylônes en béton armé, transmet au phare de Nividic, par les câbles du transporteur eux-mêmes, le courant monophasé qui est nécessaire au fonctionnement des appareils précités.
La mise en marche et l'arrêt de ces appareils se fait du Creach.
Le feu électrique est allumé par l'envoi du courant monophasé par la ligne et éteint par sa cessation.
Le feu à gaz de secours doit s'allumer et s'éteindre automatiquement par mouvement d'horlogerie, si le feu électrique n'est pas allumé, pour une cause quelconque, aux heures où il devra l'être.
La sirène de brume sera mise en marche et arrêtée par superposition d'un courant continu au courant alternatif de ligne. Le canon de brume sera mis en marche et arrêté de la même manière, mais par un courant continu de sens inverse au précédent.
Par la suite, et pour parer au cas de rupture de la ligne entre Nividic et Creach, le canon pourra être mis en marche et arrêté au moyen de signaux envoyés de la côte par télégraphie sans fil.
La nouvelle installation de Nividic est, comme nous l'avons dit, la première réalisation de ce genre dans le monde entier. Sa réussite permettra d'envisager la construction de nouveaux phares situés sur des rochers inaccessibles, et la transformation en phares automatiques des phares existants, où les difficultés d'accès rendent la vie trop pénible aux gardiens.
En tout cas, elle fait honneur à la technique française, et plus particulièrement à M. Brossé, qui a su la concevoir et la réaliser.

FIG. 6. - ASPECT EXTÉRIEUR DE LA TOUR DE NIVIDIC AVANT L'ACCROCHAGE DES CABLES TRANSPORTEURS

Y. LEIMARCH

LA SCIENCE ET LA VIE Numéro 210 - Décembre 1934






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